TRAVAIL AVEC DES MIGRANTES

CAFES BLABLA avec des femmes migrantes

 

J’ai envie de partager avec vous mes réflexions, questions, joies et malaises sur ma manière d’animer un moment avec des femmes migrantes.

 

Les cafés blabla

 

Depuis plus d’une année, j’anime à la Chaux-de-Fonds, au sein d’une association pour femmes migrantes, RECIF (Rencontres –Echanges – Centre – Interculturel – Femmes), des «  cafés blabla ». Ces moments ont été mis en place pour offrir aux femmes qui le désirent un espace de paroles pour pratiquer le français, se rencontrer et échanger entre elles selon leurs besoins et leurs envies.

Ces cafés sont suivis par des femmes venant des quatre coins du monde,  de tous niveaux de français et de tous niveaux social : y viennent des femmes africaines, sud-américaines, suédoises, n’ayant pas été scolarisées, ayant suivi 2 ou 3 ans d’école ou universitaires. Ces moments sont libres et ne demandent pas d’inscription préalable, certaines femmes sont très régulières d’autres viennent de temps à autres.

Lors de ces moments, je demande aux femmes présentes si elles ont un sujet, et c’est parfois le cas, du tri des déchets en passant par les assurances maladies. Souvent leur demande est avant tout de pratiquer le français et c’est moi qui propose un thème, parfois avec des supports photo.

 

Pouvoir « se dire »

 

J’ai d’abord envie que ces femmes puissent dire leur histoire, leur vécu, leurs questions, leurs joies et leurs malaises.

Une femme a partagé son parcours de vie alors que nous parlions de la famille : son père est mort à ses trois ans, la famille du père a récupéré la maison et les biens, laissant la mère démunie. Celle-ci est restée au pays avec ses deux autres enfants et la cadette est partie sur les routes. A dix ans, elle a appris que sa mère était morte et à onze elle a perdu son oncle, restant seule. Elle s’est mariée à 15 ans avec un homme qui travaillait pour la même famille qu’elle. Puis elle a migré avec son mari, passant plus de vingt heures dans un container avec son enfant de six mois qui se déshydratait. Nous écoutions toutes avec émotions, tendresse et accueil et j’ai partagé mon admiration. Juste après, alors que j’avais demandé de choisir une photo dans un magazine et de dire ce qui nous plaisait, elle a choisi une famille bien suisse, souriante, disant qu’elle aimerait être ainsi ; nous nous sommes toutes exclamées que c’est ainsi que nous la voyons !

 

Permettre d’augmenter l’estime de soi

Si de nouvelles personnes intègrent le café blabla, je commence en me présentant et en ajoutant que j’admire leur courage d’avoir quitté leurs pays, leur famille, leur langue, moi qui suis partie une année  à Bruxelles et y ai vécu pas mal d’angoisses.

C’est pour moi une manière de promouvoir la position de vie OK/OK. J’axe souvent la discussion sur leurs savoirs faites, leurs savoirs êtres et je leur montre leurs qualités et leurs forces. Elles-mêmes se jugent souvent sévèrement, surtout selon leur degré de scolarité. Je dis aussi régulièrement ce que ces moments m’apportent, depuis leurs sourires, leur reconnaissance  et  tous ces échanges.

J’ai animé une soirée de formation pour TANDEM A, projet de parrainage entre une ancienne et une nouvelle migrante. J’ai utilisé les concepts des 3 soifs et du triangle dramatique. Une des anciennes migrantes, universitaire, se plaignait du manque de paroles et d’intérêts généraux de la personne qu’elle accompagnait. J’ai senti qu’en tant que migrante, elle voulait montrer et vivre des compétences de savoirs dans son besoin de se valoriser. Elle a pu échanger à partir du concept des 3 soifs et voir ce que l’autre pouvait lui amener hors de ses valeurs en découvrant de nouvelles stimulations et compétences, et également dans la reconnaissance.

Les aider à retrouver ou voir leurs capacités est peut-être le plus malaisé pour moi, je me retrouve trop souvent dans le rôle de celle qui sait, qui conseille, qui est vue « au-dessus ».

 

Permettre à leurs luttes internes de s’exprimer et s’apaiser

 

J’aime leur faire partager leurs expériences et leurs valeurs tout en leur parlant des valeurs plus helvétiques. J’ai envie de toucher notre Parent à partir de notre Adulte, d’établir ainsi différents points de repères pour ouvrir notre compréhension mutuelle. À partir de là, je les incite à aller dans leur Enfant et parler de leurs sentiments à propos de ce qu’elles ont vécu et vivent ici.

Dernièrement, une femme asiatique s’est présentée en disant qu’elle venait de se marier à 27 ans. Spontanément, une Africaine a montré son étonnement disant qu’elle s’était mariée à 15 ans et, à 25 ans, avait déjà trois enfants. Chaque participante a alors évoqué les habitudes de son pays concernant le mariage, la différence entre ville et campagne et les avantages et inconvénients d’être mère jeune ou plus âgée.

.Je pense qu’il y a une lutte entre le Parent et l’Enfant au niveau de leur identité : le Parent leur intime la loyauté, le respect des règles de leur pays ; l’Enfant aimerait s’intégrer, partager. Je propose de visiter ces deux parties contradictoires qui souvent font que les personnes migrantes se vivent d’abord comme étrangères, puis elles essaient de renier leurs origines pour s’intégrer, devant la difficulté, elles aboutissent à un sentiment de non-appartenance, voyant le négatif dans les deux pays, et enfin, si ce cheminement continue et est soutenu, elles peuvent arriver à s’identifier à la fois à leur pays d’accueil et à leur pays d’origine. C’est pourquoi il me semble important qu’elles partagent le plus souvent possible et le malaise et le plaisir ressentis dans chacun des pays.

 

Mes limites, mes frontières ?

 

Et il y a mes propres valeurs, règles, que j’ai à questionner et ce n’est pas toujours facile. Alors que je demandais ce qui leur semblait difficile en Suisse, une femme a énoncé « La ponctualité ». Chacune s’est exprimée sur la notion d’arriver à l’heure dans leur pays, des Sri-Lankaise où un quart d’heure de retard est totalement accepté, à la Chinoise chez qui il faut arriver avant l’heure aux Africaines qui disaient avec un grand sourire qu’arriver une demi-heure après l’heure prévue est déjà magnifique. Depuis, ma réaction face aux retards a changé : je souris …

Je me suis aussi surprise à coller une représentation négative de la femme dans certains pays alors que, par exemple au Sri-Lanka les femmes ont le droit de vote depuis 1918 et que des femmes sont au gouvernement  dans plein de gouvernements de pays dits du tiers-monde; pauvres Suissesses !.

 

Ressentir la chaleur humaine

 

J’aime voir ces femmes se parler, se questionner, dire leur plaisir d’être là ensemble, éclater de rire autant sur les hommes que sur elles-mêmes, j’aime voir leur plaisir à partager leurs différences, leurs espoirs. J’aime quand elles chantent un morceau de leur pays, qu’elles racontent le chemin qui les a amenées ici ; il y a des larmes, des rires, de la colère. Ce matin, une Syrienne nous a fait des dessins au henné sur les mains ; chacune est repartie souriante, la main en avant et moi j’étais fière de montrer ma main dessinée, fière de travailler pour ces femmes tellement reconnaissantes et fière de montrer aux Suisses ce que ces femmes sont et m’apportent : courage, dignité, chaleur humaine et plaisir.

 

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